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human.fair

Actualité critique du spectacle vivant
Actualité critique du spectacle vivant

Publié le 24 Avril 2011


(In)divis



S'il est assez naturel que le festival CDC (2) lutte contre l'idée trop répandue selon laquelle la danse contemporaine ne couvrirait qu'un champ restreint et minimaliste, il faut saluer avec enthousiasme qu'il s'est donné vocation à montrer à quel point cette discipline conquiert de nouveaux espaces. Cette fois, l'association avec l'Usine et la Ville de Tournefeuille, qui nourrissent cette préoccupation commune, a permis la création et les premières représentations par la Cie Ajour 31 du dernier volet de Trilogie pour un geste de survie. Un travail sur l'identité qu'Alexandre Fernandez mène depuis quelques années et qui dans cette dernière pièce, human.fair, s'attache à la notion d'individualité au sein du collectif.
Crucifixions / résurrections
La foire humaine ainsi nommée se compose ici de cinq danseurs fort différents. Loin d'estomper leurs individualités, ces identités sont mises en exergue au cœur d'un décor d'atelier industriel, lieu impersonnel qui contraste radicalement avec l'exploration intime des caractères. La froideur environnante les contraint à l'essentiel avec son sol de béton, ses armoires métallique, la lumière blafarde des néons et le plafond perdu derrière les gaines d'aération.
Si le spectacle est conçu pour s'adapter aux contraintes des espaces de représentation à venir, cette ambiance déshumanisée, baignée par la lumière crue des rétroprojecteurs, quelques lampes torches et le bleu des néons, reste une des principales constantes constitutives de cet univers, tout comme le noir et blanc profond des images vidéo qui traversent l'espace pour envahir toute la surface d'un des murs. Un espace rempli de photons que les corps des danseurs façonnent dans l'immédiat, créant de magnifiques ombres qui s'allongent sur les murs et se confondent entre elles, mais aussi avec les autres corps et les projections. Car une installation faite de multiples caméras pose des images tantôt en parfaite résonance avec l'action, tantôt en véritable contrepoint.
Il en résulte un véritable enchevêtrement visuel auquel les mots viennent s'ajouter sur le même mode. Ces mots, susurrés ou hurlés dans les micros, se forment de pensées intimes, de textes mis bout à bout ou de chansons. Ils revendiquent eux aussi cette individualité faite de multiples facettes et soulèvent par là même les questions du paraître – comme dans ce passage où est déclinée dans un jeu de langage et de gestes l'affirmation réciproque : "Je suis ce que je bouge, je bouge ce que je suis."
Mais revenons au début où, en guise de préliminaire, le corps de chaque danseur est mis en avant. Leurs obsessions sont affichées publiquement et s'étalent jusqu'à l'exhibition de l'intime. Suspendus à des portants métalliques en forme de T, perchoirs bien frêles pour de tels volatiles, ils sont exhibés comme de vulgaires objets de consommation, identifiés à ceux qui peuplent les vitrines et qui sont censé attiser les désirs de nos apparences et définissent les appartenances. Dans cet échantillon du genre humain ainsi crucifié, chacun va ressusciter de ses propres passions. Chaque danseur s'empare de la parole et du geste pour fouiller dans les tréfonds de sa propre personnalité et ramener à la surface ce qui est du domaine commun. Et s'ils ne souhaitent plus rien cacher, ils semblent vouloir entraîner toute l'humanité avec eux.
Fragilité de l'individu collectif
Parmi toutes les propositions qui se succèdent – et qui sont nombreuses – certaines marquent par leur justesse et leur portée émotive. L'ensemble reste clair à la lecture et s'attache à une réelle cohérence du discours. Tous ces effets d'accumulations visuelles et sonores créent une image globale dans laquelle chaque élément constitutif demeure facilement dissociable pour le spectateur, comme l'étendue des multiples constituantes d'une seule personnalité.
On l'aura compris, cette foire humaine renvoie aux questions identitaires autant qu'à la notion de territoire intérieur. Les images se mélangent avec raffinement et parfois beaucoup d'humour. Les états de violence succèdent aux douceurs de l'intime et font place au dérisoire. Toutefois, si la proposition et forte et bien menée, disons que l'interprétation reste parfois un peu en-deçà de ce qu'on pourrait en attendre. S'il est indéniable que les interprètes se donnent entièrement dans chaque solo, ils laissent paraître d'évidentes fragilités dans les passages collectifs, encore mal assurés des chorégraphies d'ensemble, avec pour résultat des décalages et des regards anxieux qui affaiblissent la proposition.
Cela devrait rapidement disparaître par la suite, mais l'ensemble reste aujourd'hui encore trop hésitant. Il ne serait pourtant pas possible de parler de ce spectacle sans rendre hommage à Sonia Darbois, une interprète véritablement impressionnante. La qualité, la justesse et la finesse de son jeu font qu'elle se démarque largement, faisant preuve d'une belle distanciation par laquelle s'installe un personnage tout en retrait qui, du coup, remplit tout l'espace d'une incroyable force émotive. C'est donc une proposition encore neuve et déjà très forte qui devrait, si elle gagne en interprétation globale, être un travail révélateur des questions à poser sur la place et l'importance de chaque individualité  comme constituant essentiel d'une identité collective. (…)

Camille Chalain

PUBLIÉ LE 26/04/2011 09:38

Human.fair

mélange les genres

 

L'Usine en coproduction avec le Centre de Développement Chorégraphique Toulouse Midi-Pyrénées, dans le cadre du festival «C'est de la danse contemporaine», et le partenariat de la ville de Tournefeuille présentait mercredi, jeudi et vendredi soir «Human fair», une pièce chorégraphique de la compagnie «Ajour 31» dirigée par Alexandre Fernandez.
Human fair explique Alexandre est « le dernier volet de ''Trilogie pour un geste de survie'', sur la thématique de l'immigration, le premier thème parlait de mémoire, le deuxième de territoire et ce dernier de l'identité. C'est ma réponse aux questions et aux interrogations sur l'immigration en tant qu'artiste et que citoyen. Mon travail continue-t-il mélange le texte, la chanson, la musique, la vidéo, et la chorégraphie, je souhaite désenclaver la discipline pour arriver à une expression totale, tout se déroule en direct».
Travail avec des personnes de la résidence d'Oc
«La mémoire ajoute-t-il, c'est «celle de mes parents, et la mienne en tant que fils d'immigré, la quête, de la langue oubliée des racines, le territoire, c'est le détroit de Gibraltar , lieu particulier entre deux mers, deux continents, deux religions, deux cultures. L'identité, et non pas l'appartenance, c'est l'être, dans ses spécificités corporelle et uniques. A partir de 5 personnalités essayer de révéler des choses, des gestes, des attitudes qui les définissent, mettre en valeur l'identité de chacun mais aussi les dynamiques de groupe d'inclusion et d'exclusion, et ma propre démarche, nous avons travaillé dans l'échange et la transversalité.
De novembre à mars, j'ai travaillé avec un petit groupe de personnes de la résidence d'Oc à Tournefeuille , ou chacun à pu déterminer le geste qui le caractérise, nous avons travaillé sur l'intime, et composé une chorégraphie qui fera l'objet d'un document vidéo. Le groupe est venu assister au spectacle, j'ai inclus une scène ou les danseurs reprennent leurs gestes, un hommage à leur travail et leur implication».

Paul Molla

Solosoliloque

Quotidien
Quotidien

PUBLIÉ LE04/12/2009 14:52

Solosoliloque

la danse de l'exil

« Je parle de millions d'hommes à qui l'on a inculqué savamment la peur, le complexed'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme »(Aimé Césaire, « Discours sur le colonialisme »). Par cet emprunt au chantre dela négritude, le chorégraphe et danseur toulousain, Alexandre Fernandez,désigne sa démarche : parler du vécu des exilés, de cette « désintégration desa propre identité que suppose bien souvent l'intégration en terre étrangère ».Ce sont à la fois les deux extrêmes de cette problématique qu'il évoque dansson spectacle : « Solosoliloque », joué au Ring jusqu'à samedi. La volonté oula nécessité de « partir », toutes les humiliations, les déceptions qu'il fautsubir sans broncher pour s'adapter ailleurs. Le retour sur soi est la conditionnécessaire à la « recomposition » de l'être « désintégré » qui retrouve enrefaisant le chemin à l'envers, tout celui qu'il était à l'origine. Savéritable identité.

En tant quedanseur épaulé par une plasticienne experte dans le travail de la lumière et del'image (Catherine Pamart), Alexandre Fernandez s'exprime avec son corps : engestes, en mime, en images. Il traduit la complexité du corps déplacé, libèrela parole éteinte. Une telle thématique touche évidemment d'autres êtresau-delà de sa personne. Ceux, issus d'autres cultures qui ont vécu le mêmedéracinement. Artiste engagé, donc, c'est après avoir relu « La Misère du monde» de Césaire, qu'Alexandre Fernandez a ressenti le besoin de réécouter le récitde l'exil de ses parents de Tanger pour le nord de la France, que son pèreavait enregistré sur cassette.

Spectacle très visuel,réalisé avec talent et une grande économie de moyens, les images tiennent ducinéma expressionniste allemand, de certains tableaux surréalistes aussi. Cetartiste a composé une trilogie sur ce thème dont certains épisodes sontaccompagnés d'un événement rencontres, débats avec des spécialistes et pourélargir le sujet.

Annie Hennequin

36e parallèle y otros paralelos

Actualité Critique du Spectacle Vivant Grand Toulouse
Actualité Critique du Spectacle Vivant Grand Toulouse

Frontières affrontées

Alexandre Fernandez explore avec maestria la notion de territoire avec 36e // y otros paralelos.

 

C'

est sur un festival que le Ring ouvre la nouvelle saison : "Paroles et corps d'immigration", consacré pour ce premier volet français (un premier fut créé en Espagne en 2006, consacré à la mémoire à travers le spectacle Solosoliloque d’Alexandre Fernandez) à la notion de territoire. De territoires pluriels, pour être plus juste, de frontières et de passages – territoires, frontières et passages des disciplines artistiques comme des hommes, des femmes qui tentent de trouver un ici par l'ailleurs.

Et c'est assez naturellement que la manifestation s'ouvre, toute cette semaine, sur le deuxième panneau du triptyque chorégraphique conçu par Alexandre Fernandez : 36e // y otros paralelos.

"Prohibido el paso"
Passage interdit, affirme le panneau dans son enchevêtrement de barbelés, prohibido el paso, tandis qu'un homme protégé d'un masque sanitaire saisit avec violence un corps enveloppé d'une bâche, l'emporte. Un oiseau, pourtant, tente de franchir la frontière. Des mains pour ailes, costume bariolé que ne surmonte aucun visage, cliquètements de langue et souffle lourd "dans le ventre de la forêt". Tentatives d'envol, de fuite hors de l'espace étroitement circonscrit. Passage de la frontière de Ceuta, refuge en forêt. Brûlée. Femmes violées. Hurlement gigantesque. "Je suis enfermée dehors."
C'est qu'il n'est pas facile de se vouloir Alice et s'enfoncer dans l'inquiétant terrier du lapin blanc, tremblante de la peur de tomber, de toutes les autres peurs. Car au bout il y a l'autre, son territoire barré, franchissable seulement par le langage qu'on se fait commun, peut-être alors échangeable.
"Désormais je sais qu'il me sera impossible d'atteindre la métaphore." La réalité rattrape toujours le rêveur dans sa traversée vers l'Eldorado, et tandis que les uns, les unes bronzent sur la plage idyllique – flot et ciel d'azur, bruissement de ressac – d'autres tirent sur leurs chaînes, tentent de les rompre au risque de la mort. "Ravage, rivage", fureur du flot hurlant.
La traversée, pourtant, jusqu'à la pleine lumière. Mais au bout le tournoiement des gyrophares, le hululement des sirènes, les luttes : échec, impossibilité du retour, "je ne veux pas vivre dans la honte" quand le rêve était de devenir volatile, franchisseuse de frontières : hôtesse de l'air. L'obstination, poussée dans l'obscurité jusqu'au mur infranchissable, porteur des empreintes immobiles de tous ceux qui voulurent le passer et échouèrent. Des cris de ceux qui restèrent bloqués. Des figures soudain animées de ceux qui, eux, réussirent à passer. De l'autre côté, enfin ? Le chaos de l'Eldorado et ses promesses ironiques de bonheur bien réglé – "En turismo está tu futuro" : dans le tourisme est ton avenir... Là-bas, derrière, la mer ballote les cadavres au rythme des procès verbaux.

Migrations
Voici un heureux travail, engagé, clair et pertinent dans son propos comme dans ses moyens. Et il n'est peut-être pas indifférent de noter, dès le premier abord, que son sujet n'est pas tant l'immigration – autrement dit la place plus ou moins (in)confortable que trouve le migrant arrivé "à bon port" – que l'émigration : le départ, le passage (lorsqu'il a lieu), rien au-delà de l'arrivée. Pour la suite, sans doute faudra-t-il attendre le dernier volet consacré à l'identité, et revoir Sololiloque pour son pendant de mémoire (ce sera au Ring, encore, du 1er au 5 décembre).
Un propos clair, donc, dévoilé au rythme des paroles rares, tantôt indifférentes tantôt précipitées, de mémoires reconstituées à partir de faits réels, d'un témoignage de migrante, et le choc final de cette longue théorie de procès-verbaux de pertes en mer : date, lieu, type d'embarcation, nombre de personnes – nombre de morts, de disparus, de rescapés – simples données empruntées aux statistiques des premiers mois de l'année 2004, dévidées avec une placidité toute administrative. Implacable.
Une clarté qui doit beaucoup à la pertinence, à la cohérence des moyens employés pour porter le "message" et qui, une fois n'est pas coutume, naît d'une interdisciplinarité précisément maîtrisée. Ici de la danse, bien équilibrée entre mouvement contemporain et expressivité sans lourdeur, n'acceptant l'excès sonore ou gestuel que lorsqu'il fait sens et non par simple souci de jouer une vaine provocation physique. Du théâtre, aussi bien, quand dit et jeu trouvent leur place entre les parties dansées ou avec elles, n'hésitant pas à faire du rapport salle/gradins une métaphore des territoires affrontés, du quatrième mur une frontière à franchir, une fois au moins, à titre de démonstration. Une création vidéo enfin, une fois encore mesurée dans sa présence et ses images à l'aune de la nécessité et du sens, et dont on retiendra avec bonheur la très belle séquence des empreintes naissant sur la palissade-frontière, animées soudain pour le passage. A quoi on ajoutera une création sonore à la présence souvent discrète (pas toujours cependant), et tout aussi adéquate.
Le résultat ? Un choc, même pour qui se prétend informé, conscient, engagé peut-être. Bienvenu, nécessaire, en notre confort européen – yeux clos à proportion des bouches ouvertes sur de belles paroles. Mais qui ne changera sans doute rien au défilement impavide des procès verbaux d'arraisonnement...

Jacques-Olivier Badia

Turlututu et chapeaux pointus ! Une fois n’est pas coutume…

Nous vivons sous le règne de la banalisation par l’effet de la consommation, sous le régime de l’aliénation des individus par l’effet du divertissement généralisé d’une forme d’étourdissement par lequel les individus sont siphonnés. lire la suite