Frontières affrontées

Alexandre Fernandez explore avec maestria la notion de territoire, au Ring, avec 36e // y otros paralelos.

 

C'

est sur un festival que le Ring ouvre la nouvelle saison : "Paroles et corps d'immigration", consacré pour ce premier volet français (un premier fut créé en Espagne en 2006, consacré à la mémoire à travers le spectacle Solosoliloque d’Alexandre Fernandez) à la notion de territoire. De territoires pluriels, pour être plus juste, de frontières et de passages – territoires, frontières et passages des disciplines artistiques comme des hommes, des femmes qui tentent de trouver un ici par l'ailleurs.

Et c'est assez naturellement que la manifestation s'ouvre, toute cette semaine, sur le deuxième panneau du triptyque chorégraphique conçu par Alexandre Fernandez : 36e // y otros paralelos.

"Prohibido el paso"
Passage interdit, affirme le panneau dans son enchevêtrement de barbelés, prohibido el paso, tandis qu'un homme protégé d'un masque sanitaire saisit avec violence un corps enveloppé d'une bâche, l'emporte. Un oiseau, pourtant, tente de franchir la frontière. Des mains pour ailes, costume bariolé que ne surmonte aucun visage, cliquètements de langue et souffle lourd "dans le ventre de la forêt". Tentatives d'envol, de fuite hors de l'espace étroitement circonscrit. Passage de la frontière de Ceuta, refuge en forêt. Brûlée. Femmes violées. Hurlement gigantesque. "Je suis enfermée dehors."
C'est qu'il n'est pas facile de se vouloir Alice et s'enfoncer dans l'inquiétant terrier du lapin blanc, tremblante de la peur de tomber, de toutes les autres peurs. Car au bout il y a l'autre, son territoire barré, franchissable seulement par le langage qu'on se fait commun, peut-être alors échangeable.
"Désormais je sais qu'il me sera impossible d'atteindre la métaphore." La réalité rattrape toujours le rêveur dans sa traversée vers l'Eldorado, et tandis que les uns, les unes bronzent sur la plage idyllique – flot et ciel d'azur, bruissement de ressac – d'autres tirent sur leurs chaînes, tentent de les rompre au risque de la mort. "Ravage, rivage", fureur du flot hurlant.
La traversée, pourtant, jusqu'à la pleine lumière. Mais au bout le tournoiement des gyrophares, le hululement des sirènes, les luttes : échec, impossibilité du retour, "je ne veux pas vivre dans la honte" quand le rêve était de devenir volatile, franchisseuse de frontières : hôtesse de l'air. L'obstination, poussée dans l'obscurité jusqu'au mur infranchissable, porteur des empreintes immobiles de tous ceux qui voulurent le passer et échouèrent. Des cris de ceux qui restèrent bloqués. Des figures soudain animées de ceux qui, eux, réussirent à passer. De l'autre côté, enfin ? Le chaos de l'Eldorado et ses promesses ironiques de bonheur bien réglé – "En turismo está tu futuro" : dans le tourisme est ton avenir... Là-bas, derrière, la mer ballote les cadavres au rythme des procès verbaux.

Migrations
Voici un heureux travail, engagé, clair et pertinent dans son propos comme dans ses moyens. Et il n'est peut-être pas indifférent de noter, dès le premier abord, que son sujet n'est pas tant l'immigration – autrement dit la place plus ou moins (in)confortable que trouve le migrant arrivé "à bon port" – que l'émigration : le départ, le passage (lorsqu'il a lieu), rien au-delà de l'arrivée. Pour la suite, sans doute faudra-t-il attendre le dernier volet consacré à l'identité, et revoir Sololiloque pour son pendant de mémoire (ce sera au Ring, encore, du 1er au 5 décembre).
Un propos clair, donc, dévoilé au rythme des paroles rares, tantôt indifférentes tantôt précipitées, de mémoires reconstituées à partir de faits réels, d'un témoignage de migrante, et le choc final de cette longue théorie de procès-verbaux de pertes en mer : date, lieu, type d'embarcation, nombre de personnes – nombre de morts, de disparus, de rescapés – simples données empruntées aux statistiques des premiers mois de l'année 2004, dévidées avec une placidité toute administrative. Implacable.
Une clarté qui doit beaucoup à la pertinence, à la cohérence des moyens employés pour porter le "message" et qui, une fois n'est pas coutume, naît d'une interdisciplinarité précisément maîtrisée. Ici de la danse, bien équilibrée entre mouvement contemporain et expressivité sans lourdeur, n'acceptant l'excès sonore ou gestuel que lorsqu'il fait sens et non par simple souci de jouer une vaine provocation physique. Du théâtre, aussi bien, quand dit et jeu trouvent leur place entre les parties dansées ou avec elles, n'hésitant pas à faire du rapport salle/gradins une métaphore des territoires affrontés, du quatrième mur une frontière à franchir, une fois au moins, à titre de démonstration. Une création vidéo enfin, une fois encore mesurée dans sa présence et ses images à l'aune de la nécessité et du sens, et dont on retiendra avec bonheur la très belle séquence des empreintes naissant sur la palissade-frontière, animées soudain pour le passage. A quoi on ajoutera une création sonore à la présence souvent discrète (pas toujours cependant), et tout aussi adéquate.
Le résultat ? Un choc, même pour qui se prétend informé, conscient, engagé peut-être. Bienvenu, nécessaire, en notre confort européen – yeux clos à proportion des bouches ouvertes sur de belles paroles. Mais qui ne changera sans doute rien au défilement impavide des procès verbaux d'arraisonnement...

Jacques-Olivier Badia

Turlututu et chapeaux pointus ! Une fois n’est pas coutume…

Nous vivons sous le règne de la banalisation par l’effet de la consommation, sous le régime de l’aliénation des individus par l’effet du divertissement généralisé d’une forme d’étourdissement par lequel les individus sont siphonnés. lire la suite